Le hamster

Dans: Éditoriaux

En 2013, j’avais 37 ans. J’avais des objectifs et beaucoup de temps. Je devais faire le plein de REER, perdre les 15 (hem, 20) dernières livres prises lors de ma grossesse et découvrir les mystères d’Excel. Je voulais apprendre à faire du pain, développer mes aptitudes en communication, faire un budget, manger bio, cultiver mes fines herbes, pratiquer le yoga et enseigner au moins dix mots à ma fille avant son premier anniversaire. J’ai eu 40 ans cet été. Je porte du 34 (serré), je ne connais qu’une seule formule de calcul Excel et, si je me fie à ma dernière rupture, je ne torche toujours pas côté communication. Ma fille de 4 ans dit « câliss », refuse de se laver les cheveux et dort 6 heures par nuit. Je n’ai jamais déballé mon dvd de yoga et, à cheval entre la faillite personnelle et l’enrôlement militaire, j’ai des fesses molles et toujours pas de REER.

Si la venue de la trentaine apportait avec elle son lot de projets et de possibilités, les constats du quarante ans suscitent en moi des sentiments infiniement plus mitigés. Dans un monde orienté sur la performance, la réussite matérielle et la perfection physique, je me demande si j’ai réussi, où est ma place et où je dois aller. Bonne ou inquiétante réalité, je réalise que plusieurs de mes amis vieillissants se demandent la même chose : mais où c’est qu’on s’en va ?

Entre deux lendemains de veille, comme un petit tyran, je dissèque, décortique, calcule et divise le moindre de mes gestes, la plus petite de mes paroles et, sans nuance, je fais deux colonnes : échecs, succès. Pas de marge de manœuvre, pas de droit à l’erreur, pas de seconde chance. Impitoyable, je détruis, ce que je pense trop petit, j’élimine ce qui n’a pas fait assez de bruit, puis j’allonge mes échecs sans voir grandir la ligne de mes succès et je me déçois. Implacable, la quarantaine oppose la réalité aux plans que j’avais programmés.

Où sont passé nos vingts ans et cette foi indestructible qu’on avait en nous ? La découverte de
l’indépendance, le plaisir, l’indulgence, le droit à l’erreur, la chute libre, l’invincibilité, le sexe sans lendemain, l’ivresse d’être et de devenir TOUT ce dont on est capable ; être TOUT ce dont on a envie et célébrer TOUT ce qu’on accompli…Où, donc ? Dans nos pas-de-poches de leggings ? Dans nos crèmes anti-âge, anti-cellulite, anti-cernes ? Dans nos hypothèques trop grosses de maisons jamais assez belles ? Quand est-ce qu’on a le discernement et l’indulgence de se dire « Back off » ou « Woooooooo, ménute, là ?! »

Si la quarantaine nous frappe de plein fouet, elle nous force aussi à ralentir et à réfléchir : elle nous rapproche de notre essentiel et ralenti notre hamster intérieur. Trop jeune, on se centre sur soi, sur NOTRE vie, NOTRE futur, NOTRE bonheur et on oublie le temps qui passe et ceux qui vieillissent autour de nous. En vitesse grand V, on accomplit, on achète, on voyage, on qualifie, on vit si vite et si intensément Hamster qu’on repousse tous nos questionnements. On se donne une échéance et on oublie, des fois, qui l’on est réellement.

À 40 ans et 3 mois, j’ai la chance de dire que je suis heureuse : mêlée, mais heureuse. Il me reste beaucoup de chemin à faire et de questions à élucider, mais pour la première fois de ma vie, je m’accorde du temps et de l’indulgence. Certains matins, je suis effrayée du chemin qu’il me reste à faire pour redécouvrir qui je suis et ce que je veux être, mais je respire ben comm’faut et ça fini par passer. Ces matins-là, quand mon hamster hyper ventile et s’éloigne de mon objectif de sérénité, je snooze mon cadran, je flatte mon petit foie saturé et je me dis que je finirai bien par arriver là où je dois aller ». Nama fuc*ing-ste.


Liza Harkiolakis

Pas de talons, mais pleine de passions, je suis en mode découverte 346 jours par année (les autres jours, je me repose des découvertes et j'écoute du trashtv en mangeant des chips et en buvant de la bière "frette") ! Mère fort privilégiée d'une extraordinaire petite fille de quatre ans, je rêve de continuer mon "tour du monde" à ses côtés. Amie loyale et protectrice comme une maman ourse, je me sais privilégiée d'être aussi bien entourée. Passionnée et entière, je me lance entièrement dans tout ce que j'entreprends. Pleine de défauts, mais encore plus de qualités, je veille sur mon monde et je profite de tous les instants de ma vie. La tête remplie de projets, j'attends toujours mon "Ah ha moment" qui saura m'allumer pour plusieurs années !